Fil Rouge
La liturgie de ce jour se construit autour des difficultés éprouvées par le prophète dans son ministère de prédicateur. Rien ne garantit qu’il sera écouté, bien au contraire : le Seigneur l’avertit ouvertement des difficultés qui l’attendent, car le peuple auquel il est envoyé est « rebelle, ses fils ont le visage dur et le cœur obstiné » (1ère lect.). Mais « qu’ils écoutent ou qu’ils s’y refusent », l’important est « qu’ils sachent qu’il y a un prophète au milieu d’eux ». Le prophète a la mission redoutable d’incarner la conscience du peuple qui s’est révolté contre son Dieu, mais que celui-ci désire appeler à la conversion. La Parole que le prophète doit prononcer de la part du Seigneur, veut éveiller la mémoire de l’Alliance en vue de ramener le peuple à sa fidélité des origines, permettant ainsi à Dieu de le bénir à nouveau. Rares cependant sont les prophètes dont la parole a été accueillie avec joie et reconnaissance : la plupart d’entre eux ont plutôt été persécutés, car leur dénonciation du péché dérange, leur exigence de conversion incommode. Nous ignorons ce que Jésus a pu enseigner dans la synagogue de Nazareth ; Saint Marc se concentre plutôt sur la description de la réaction de l’auditoire : « Ils étaient profondément choqués à cause de lui ». Certes les concitoyens de Jésus reconnaissent sa sagesse et sont bien obligés de constater qu’il opère de « grands miracles ». Mais ils refusent d’envisager que le Très-Haut puisse s’abaisser à agir à travers « le charpentier » de leur village, qui a grandi au milieu d’eux, au sein d’une famille qu’ils côtoient journellement. Aussi se posent-ils avec inquiétude la question de la provenance des dons extraordinaires qu’il déploie - laissant par le fait même supposer qu’ils pourraient bien être d’origine diabolique. Dans un tel contexte, entouré d’une telle suspicion, Jésus ne peut accomplir aucun miracle notoire : le manque de foi de ses concitoyens empêche ceux-ci d’accueillir la grâce divine. Seules « quelques guérisons » marquent le passage du Sauveur dans sa ville natale.
Actualisation
La seconde lecture nous rappelle que le prophète a à combattre non seulement contre des ennemis extérieurs, mais aussi contre des ennemis intérieurs tout aussi redoutables : l’envoyé de Dieu ne connaît décidément pas de repos ! Paul a beau supplier le Seigneur de le délivrer de cette mystérieuse « écharde dans sa chair » : rien n’y fait. Il semble même que cette pauvreté fasse partie de la condition du prophète : il est indispensable qu’il paraisse faible devant ses interlocuteurs, afin qu’il soit clair aux yeux de tous que la puissance qui se déploie à travers lui, ne vient pas de son propre fond, mais de Dieu (cf. 2 Co 4, 7). Bien plus : c’est même dans la mesure où il accepte de se vider de lui-même en consentant aux « insultes, persécutions, situations angoissantes », que le prophète permet à « la puissance du Christ d’habiter en lui » et d’accomplir à travers lui ses œuvres.
L’image du prophète qui ressort des lectures de ce jour est celle d’un homme purifié au creuset des épreuves - extérieure et intérieure - qui s’en remet totalement entre les mains de Dieu, gardant « les yeux levés vers le Seigneur son Dieu, comme les yeux de l’esclave vers la main de son Maître » (Ps 122). La raison pour laquelle il y a si peu de prophètes de nos jours, ne serait-elle pas que l’humilité est morte ? Quant à ceux qui exercent courageusement ce ministère, et proclament la Parole contre vents et marée, qui donc les écouterait ? Comment notre culture hyper-individualiste, qui ne jure que par l’autonomie et la tolérance, accepterait-elle d’entendre un appel à la repentance ? Qu’importe : souvenons-nous de la parole de bon sens de Sainte Bernadette à son curé qui refusait de donner foi à ses propos : « Je ne suis pas chargé de vous le faire croire, mais de vous le dire ! », et poursuivons paisiblement l’œuvre d’évangélisation que le Seigneur nous a confiée.
Père Joseph-Marie